dimanche 31 juillet 2011

Rien de trop: la menace grattoniste.


Je voudrais répondre au texte de Jean Laberge ainsi qu’aux réactions qu’il a suscité, mais je voudrais commencer par une courte explication du titre de ma réponse. L’expression « rien de trop » souligne qu’il faut éviter de sombrer dans l’excès et la démesure. La recherche du bien-être étant plutôt exclusive à une existence modérée qui seule peut favoriser la contemplation et la réflexion. Évidemment, on pense tout de suite que « rien de trop » met en garde contre les excès de boisson, de nourriture, de plaisir et de party! Ce n’est pas faux, mais c’est manquer de perspective. « Rien de trop » s’adresse tout aussi bien aux intellectuels et aux philosophes qui font l’erreur de pécher pas excès d’opinion, de vertu ou, comme il semble que ce soit cas ici, par trop d’existence!
Par « trop d’existence » je veux dire que Laberge et Rioux semblent supposer qu’il existe un étrange objet ou une propriété de la citoyenneté qui me semble un peu bizarre (1), soit quelque chose comme une « identité authentiquement québécoise ». De quoi est-il question exactement? C’est quoi ça une « identité authentique » et québécoise en plus? Ils pourraient me répondre qu’ils n’ont jamais fait référence à cette chose là, mais c’est pourtant à l’aune de cette « vraie québécosité » qu’ils mesurent le degré d’acculturation du peuple québécois.
Au contact de Metallica et de l’anglocentrisme disent-ils, notre « identité québécoise » se ramollit et  s’effrite! Cela semble évident pour deux raisons : premièrement, Metallica est un groupe américain (implicitement, la culture américaine n’est pas bonne pour des raisons reliées à l'anglocentrisme) et, deuxièmement, les québécois sont très enthousiastes de recevoir des groupes populaires (contrairement semble-t-il au reste du monde qui a une relation beaucoup plus saine avec la popularité). Pour ces deux raisons, Laberge et Rioux s’autorisent à conclure que le Québec est un pays de colonisés un peu épais qui ne perçoivent pas les poutres qu’ils ont dans les yeux. Évidemment, ils ne peuvent pas percevoir cette poutre puisqu’ils ne sont pas en contact avec leur « identité québécoise authentique » pour la raison qu’on les a « déculturés », c'est-à-dire pour la raison qu'ils souffrent de l'équivalent culturel du syndrome de Stockholm. L’argumentation est d’une logique implacable pour du journalisme d’opinion, mais pour tout le reste, elle ne tient pas la route.
On aurait raison de m’accuser d’avoir simplifié le débat, mais comment pourrait-on faire autrement après avoir lu des argumentations aussi ampoulées que pittoresques où se mélangent et se confondent Gerry Boulet, Hubert Aquin, les notions de légitimité et d’économie politique, Elvis Gratton, l’identité nationale, Jacques Poulin, Metallica, Sir Paul, les américains et PET? Il est plus que temps de couper un peu dans le gras.
Ce qui me ramène au gros de la question : de quoi on parle quand on suppose l’existence, très concrète par ailleurs, d’une « identité authentiquement québécoise »? Quelle est la nature de cette « identité vraie »? Elle est où d’abord? À l’intérieur des québécois et québécoises? À l’extérieur? Dans le territoire peut-être? Et si elle est, comment savoir si c’est la bonne? Et même si on le savait, comment expliquer que certains la perçoivent bien, d’autres moins ou encore pas du tout? Avec quel sens ou avec quel organe peut-on la connaître? À bien y regarder, la question de l’existence d’une « québécosité » semble soulever pas mal plus de questions qu’elle ne fournit de réponse.
Imaginons un instant que cette « identité authentique » existe vraiment et que nous l’ayons perdue à quelque part dans le transit entre les années 70’ et le 21ème siècle. Cela signifierait qu’elle existait bien avant ma naissance, voire avant la naissance des 100 000 Grattons de Laberge. On aurait alors raison de penser que la « québécosité » nous colle à la peau et quelle se transmet d’une façon presque génétique. Si c’était le cas, elle ferait partie de notre identité comme nos deux jambes font partie de notre corps. Alors comment expliquer que plusieurs milliers de québécois refusent d’en faire usage? En supposant une « québécosité » et en nous récriminant de ne pas lui faire honneur, Laberge et Rioux nous reprochent d’avoir deux jambes, mais de n’en utiliser qu’une seule. Ce qui leur permet de défendre que nous sommes des « handicapés culturels » ou les victimes d’un mal terrible : la grattonite.
Je suggère d’en finir avec la « québécosité ». Faisons une expérience de pensée à la place! Imaginons que « l’identité authentiquement québécoise » est un mythe et qu’elle n’existe pas. Autrement dit, si « l’identité authentiquement québécoise » est une fiction, alors nous ne pouvons pas mesurer la valeur des fans de Metallica à l’aune de la « québécosité » pour la raison que la « québécosité » n’existe pas sous une autre forme que celle d’un récit fondateur dont l’objectif est tout autre que descriptif (politique par exemple).
Est-ce que l’absence d’une « québécosité » ferait en même temps disparaître les institutions qui font du Québec une démocratie? Au contraire, est-ce que l’existence de la « québécosité » garantirait de meilleures institutions? Dans ces deux cas cas, qui sont très loin d’épuiser les possibilités, la réponse me semble être « non ». En simple, la « québécosité » me semble inutile pour bâtir un monde meilleur et inclusif, où ceux et celles qui ont le désir de collaborer pour se donner une société bonne qui permet l’émancipation et qui rêve de grands projets. Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas qu’il n’existe pas de culture québécoise. Affirmer une telle chose serait ridicule. Je soutiens cependant que ce qui justifie une part très importante, centrale même, du nationalisme et qui justifie les « pathologies » culturelles qui font de nous tous des êtres malades et ignorants se fondent sur une idée qui n’a d’existence que l’importance qu’on lui accorde.
Le mirage que constitue la « québécosité » nous plonge à chaque fois dans la déception et l’amertume et la raison me semble être d’une simplicité tranchante : la « québécosité » n’existe pas. Le récit d’une « identité authentiquement québécoise » est écrit avec « des mots clés qui ne nous libèreront pas », pour paraphraser Aquin.

Sources:

Jean Laberge,  100 000 Elvis Gratton
Christian Rioux, Comme les américains
André Péloquin, Sexe, drogue et coups de pouce
Sans préliminaire, avec Franco Nuovo, diffusé le 25 juillet.